Les révolutions arabes et nous

Publié le par PCF Paris 14

tunisie-THUMBNAILDepuis deux mois et demi se déroule une révolution qui touche tout le monde arabe : de l’Atlantique au Golfe arabo-persique en passant par la Corne de l’Afrique. Elle concerne 300 millions de personnes. Ce mouvement inédit se déroule à côté de chez nous. Des aspirations  populaires qui nous sont chères, à nous communistes, surgissent et raniment une histoire que d’aucuns croyaient éteinte une fois pour toutes. Avec la fin de l’Union soviétique, le libéralisme économique triomphant et la suprématie occidentale appuyée sur ses relais arabes, semblaient assurés pour longtemps. Que voyons-nous aujourd’hui à notre porte ? 


. Une insurrection non-violente et un immense mouvement démocratique. En renversant et en s’attaquant à des régimes brutaux établis depuis près de trente ans (Tunisie, Yémen, Egypte) ou plus (Bahreïn, Oman,…) les peuples entendent diriger eux-mêmes les affaires de leurs pays et jouir de toutes les libertés politiques.


. Un immense mouvement social qui exige que les richesses volées par des castes corrompues soient restituées à leurs bénéficiaires légitimes, les peuples, dont l’appauvrissement est allé de pair avec l’enrichissement croissant des gouvernants et de leurs familles.


. Un mouvement citoyen inédit qui mobilise toutes les classes populaires et la société civile : jeunes diplômés avec ou sans emploi, travailleurs de tous les secteurs d’activité, intellectuels, professions libérales, petite et moyenne bourgeoisie et, souvent au premier rang, les femmes (voilées ou non, peu importe !) qui prennent la parole et exigent l’égalité. Il est probable qu’on ne les fera pas taire de sitôt et qu’elles résisteront à toute tentative de retour à leur condition antérieure. Il y a là de quoi ébranler des clichés enkystés dans bien des esprits en Occident ; en particulier la croyance que les peuples arabes réputés viscéralement obscurantistes, rétrogrades et violents ne mériteraient que des dictatures capables de préserver les pays capitalistes occidentaux de l’islamisme et le terrorisme. Or dans aucun pays les islamistes n’ont été à l’initiative du mouvement actuel ; ils l’ont soutenu à pas comptés, ensuite.


. Un mouvement anticapitaliste qui exige l’augmentation des salaires, l’emploi, le rétablissement des subventions étatiques aux produits alimentaires de base, le rétablissement des services publics démantelés par les régimes renversés puis privatisés au profit de leurs familles et de leurs protégés. Le mouvement a donc en ligne de mire la domination du capitalisme, celui de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Fonds monétaire international (FMI) qui se sont appuyé sur des régimes dictatoriaux pour imposer aux peuples un néo-libéralisme affameur. Car la bonne santé des marchés financiers requiert l’ordre et parfois le pire ! A ce propos, on a en mémoire les paroles de Dominique Strauss-Kahn, Directeur général du FMI, délivrant un certificat de bonne gestion à la Tunisie de Ben Ali, il y a deux ans et demi. On a à l’esprit le geste de la ministre des affaires étrangères de Nicolas Sarkozy proposant à Ben Ali « le savoir faire français » pour réprimer les manifestations du peuple tunisien. La même avait vendu le « savoir-faire français » à la police de l’émirat de Bahreïn (accord de décembre 2008)…lorsqu’elle était ministre de l’intérieur.


. Sur la scène internationale, c’est la relation suzerain-vassal, succédant au colonialisme d’antan, et imposée par les Etats-Unis et l’Union européenne qui reçoit un coup violent. L’Union pour la Méditerranée (UPM) chère à N. Sarkozy a volé en éclats en quelques jours ! Désemparées et encore sous le choc, les puissances occidentales sont tentées de réagir pour achever le renversement de leurs anciens alliés afin de pouvoir contrôler et dévoyer une révolution populaire qui leur fait instinctivement peur. A cause du pétrole, une intervention militaire occidentale en Lybie ou ailleurs n’est pas à écarter. Une telle intervention serait rejetée par les peuples arabes et elle serait catastrophique sur les plans politique, économique, social et humain. Les tragédies irakienne et afghane le rappellent douloureusement.

 

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Les révolutions arabes ne sont pas achevées. C’est ce que nous montrent les Tunisiens et les Egyptiens. C’est ce que nous montrent les Libyens dont nombre d’entre eux meurent chaque jour dans les combats que leur impose le régime de Kadhafi, mortellement blessé et agonisant, mais qui se déchaîne sauvagement dans ses derniers soubresauts. Rien n’est achevé car si les dirigeants ont été renversés ou sont sur le point de l’être, leurs polices secrètes, leurs milices, leurs bandes de voyous stipendiés, leurs auxiliaires de tout poil sont encore bel et bien là ainsi que leurs hommes au sein de l’appareil d’Etat : technocrates, policiers, cadres militaires dont la loyauté toute nouvelle est plus que suspecte. Si les couronnes et les trônes de chefs d’Etat roulent aujourd’hui dans la poussière, l’appareil étatique de répression sur lequel ils se sont appuyés pendant si longtemps ne laissera pas de lui-même place aux peuples ; cet appareil ne s’écroulera pas tout seul.

 

Il a fallu un mois et demi de mobilisation intense aux Tunisiens pour contraindre à la démission le technocrate Ghannouchi, ancien Premier ministre de Ben Ali. Ces mêmes Tunisiens disent qu’ils ne voudront pas se faire voler leur révolution par les ralliés de la dernière heure. Les Egyptiens le disent aussi avec force à une armée qui à elle seule est une puissance économique privilégiée, un Etat dans l’Etat. Cette armée s’est érigée en arbitre alors que personne ne le lui a demandé et qu’elle n’a aucune légitimité pour le faire. Nul doute qu’elle prépare la confiscation à son profit de la révolution égyptienne : elle aurait trop à perdre de son issue victorieuse.

 

Cette lame de fond de la révolution arabe aura des conséquences ailleurs. N’est-ce pas un signe que malgré interdiction et répression, des Chinois de Shanghai, de Pékin et, depuis quelques jours, d’autres villes, organisent ce qu’ils appellent des « rassemblements du jasmin », rassemblements clandestins dont nous savons, et pour cause, peu de choses. La révolution arabe aura-t-elle des répercussions dans les sociétés européenne et française ? Sûrement. Sous quelles formes ? Nous ne le savons pas. Qu’importe ! Un changement politique ou social radical ne claironne pas son arrivée, même précédé de signes annonciateurs. Ce que nous enseignent les révolutions dans les pays arabes c’est que lorsque les peuples n’ont plus peur, rien ne les arrête et alors ils «lancent la foudre », disait Robespierre. Ainsi prennent-ils leur place légitime dans l’histoire. Inauguré par la Révolution de 1789, le surgissement des peuples dans l’histoire, en tant qu’acteurs de leur histoire, ne peut être arrêté par aucune police, par aucun stratège et aucun service de renseignement, aucun diplomate, aucun politologue en chambre, aussi savant soit-il, ni même aucun parti politique n’ont pu jusqu’à présent en fixer le moment.

 

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 Y a-t-il des signes avant-coureurs de semblables changements politiques et sociaux en Europe et en France en particulier ? Tel ne semble pas être le cas. Dans presque toute l’Europe s’installent dans l’opinion publique (celle qui peut s’exprimer publiquement) des idéologies et des valeurs identitaires qui occultent et tentent de dévoyer un mécontentement profond. Ces idéologies et ces valeurs frappent à la porte des gouvernements. Ces gouvernements, conservateurs pour la plupart, ne se font pas beaucoup violence pour leur donner une traduction législative ou pour les charger de fixer le périmètre d’un débat politique rétrograde. Pour preuve l’insistance du gouvernement français à revenir sur le thème de l’immigration après l’échec du débat sur l’identité nationale qu’il a voulu imposer, l’an dernier. Ce thème empoisonné revient par la bande avec le débat sur la laïcité et l’islam voulu par N. Sarkozy, comme apéritif avant la campagne présidentielle. Même dans les pays traditionnellement tolérants de l’Europe du Nord s’agite un nationalisme xénophobe qui a pignon sur rue. Ne parlons pas des pays d’Europe centrale et d’Europe de l’Est que des gouvernements réactionnaires ramènent au chauvinisme voire à l’antisémitisme d’antan, comme en Pologne.

 

En France, le Président de la République salue à sa manière le printemps arabe et conclut son discours de dimanche dernier - c’est révélateur  - en exprimant sa crainte devant l’arrivée de flux migratoires incontrôlables et l’importation du terrorisme. « C’est la France qui serait en première ligne », a-t-il déclaré dimanche. On est ainsi prévenu, le « vidage » de Alliot-Marie et de Hortefeux ne changera rien au cap qu’il a fixé : faire peur et ratisser ainsi à l’extrême-droite en vue de l’échéance de 2012. Et c’est un Gérard Longuet, extrémiste de droite notoire dans sa jeunesse puis converti à la droite classique, qui entre au gouvernement comme ministre de la défense. G. Longuet lesté de casseroles et de prises de positions nauséeuses, succède ainsi à Alain Juppé, « le meilleur d’entre nous », selon Jacques Chirac. « Le meilleur d’entre nous », également lesté de casseroles, devient ministre des affaires étrangères. Avec lui un traîneur de casseroles succède à une menteuse et il est remplacé dans son poste précédent par un autre traîneur de casseroles. Les scandales succédant aux scandales, tout se passe comme si le régime de la Vème République était incapable de trouver des hommes et des femmes présentables, c’est-à-dire ayant une moralité compatible avec les fonctions qu’ils exercent (la droite en a bien eu dans le passé). On touche ici un problème qui n’est pas seulement un problème de personnes mais un problème de fond, plus grave encore.

 

referendum58non.jpgLa Vème République est née du coup d’Etat du 13 mai 1958, ne l’oublions pas. La constitution de 1958 a été élaborée « pour le général De Gaulle » a-t-on souvent dit complaisamment et de manière irresponsable. Le régime politique de la Vème République a été installé par une coalition de forces militaires et politiques de la droite ultra, pro Algérie française à l’époque. Certes, De Gaulle et les gaullistes se sont ensuite séparés de ces gens-là mais ils s’en sont rapprochés en mai 1968, puis régulièrement le RPR et ensuite l’UMP ont intégré dans leurs rangs, à de hauts niveaux de responsabilité, les rejetons politiques de l’extrême-droite : Gérard Longuet, Claude Goasguen, Hervé Novelli, Patrick Devedjian, Patrick Buisson le conseiller en communication de N. Sarkozy et d’autres. « Le pli réactionnaire » de ce régime de type bonapartiste n’a jamais disparu.

 

En cas de difficultés le naturel revient au galop, on le voit aujourd’hui : personnalisation caricaturale du pouvoir, autoritarisme, recyclage des phobies sécuritaires et de la xénophobie, amenuisement des pouvoirs du Parlement déjà limités dans la constitution de 1958, politique étrangère « réservée » au chef de l’Etat, « triturage » permanent d’une constitution pourtant taillée sur mesure, enflure technocratique, incrustation de l’appareil du RPR dans l’Etat et dans les médias (« Nous chassons en meute » s’enorgueillit le fringant ministre du budget François Barouin), affairisme débridé, appropriation privée de biens communs et - même si elle n’a jamais été bien haute sous la Vème république - chute vertigineuse de la moralité publique. Ces maux sont consubstantiels au régime. Il les traîne de façon chronique depuis ses origines ; ils sont incurables. Ce régime est inamendable. Nous sommes les seuls - avec peut-être le parti de Gauche - à porter la revendication d’une nouvelle constitution, revendication qui, à mon sens, doit être davantage popularisée. Dans une constitution un peuple affirme librement comment il veut vivre alors que la constitution de 1958, dans le droit fil du bonapartisme, a été imposée par la manipulation et l’intimidation, « Moi [De Gaulle] ou le chaos ! ». Il faut le dire haut et fort : Une constitution est faite pour un peuple et non pour un homme, aussi exceptionnels qu’aient été les services que cet homme ait pu rendre à un moment donné. Une nouvelle constitution, la constitution d’une VIème République vraiment démocratique et républicaine celle-là, est hautement souhaitable.

 

Même si le régime actuel d’exclusion des citoyens survit depuis plus de 50 ans, il se survit à quel prix ? 

Pas une d’année sans que la constitution soit modifiée en catimini au moins une fois, suivant les caprices de l’heure ou les injonctions de traités européens connus des seuls initiés alors qu’ils sont signés « au nom du peuple français ».

La Vème République a abouti, de dégradation en dégradation, à ce que, 53 ans après sa naissance, nous n’aurions d’autres choix en 2012 qu’entre :

. une extrême droite installée dans le paysage politique avec à sa tête une direction au « look » rajeuni mais tout aussi violente et virulente que la précédente, une extrême-droite attendant sa proie, tapie comme l’araignée dans sa toile ;

. une droite affairiste, entièrement décomplexée et dirigée par un agité compulsif et exhibitionniste de  type « bling, bling » ;

. une gauche qui présenterait un candidat qui n’est pas de gauche et dont la présence sur le terrain politique en France ressemble à une hallucination collective.

 

Méritons-nous cela ?

 

Le régime de la Vème république est en apesanteur au-dessus de la société qu’il gouverne. Il la méprise, il semble ne la connaître que par les faits divers, les sondages d’opinion, les rapports administratifs, les rapports de police et les résultats aux échéances électorales. Ce régime se maintient parce qu’il a obstinément obturé les possibilités d’en imaginer un autre. Il a rendu les citoyens indifférents à sa nature et il les a éloignés des affaires de la cité. « No future » ? Beaucoup semblent s’être résignés à cette idée. On s’aperçoit des ravages de cette impasse à chaque campagne électorale : on nous dit régulièrement que ce que les communistes proposent n’est pas mal, mais que « malheureusement il faut bien voter utile », voter non pas pour ce qui est « bien » mais pour ce qui est le « moins mal ». De telles complaisances et démissions à la base nourrissent les tares au sommet. Ces faiblesses d’un nombre encore trop grand de citoyens entretiennent un régime qu’on supporte malgré ses injustices et ses frasques mais qui, au fond, n’est aimé, connu et reconnu de personne. Ces derniers temps, des failles apparaissent à certains de ses niveaux.

 

Des secousses se font entendre, en bruit de fond, dans la partie supérieure de l’appareil d’Etat, par exemple :

. Le manifeste « Surcouf » rédigé en 2008 par de hauts militaires qui critiquent la diminution des moyens de la défense et la réintégration de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN.

. Les magistrats qui s’opposent en février dernier à une justice sans moyens et aux ordres du pouvoir.

. Le manifeste « Marly », ces derniers jours, dans lequel des diplomates s’en prennent à la politique étrangère de N. Sarkozy et à son alignement inconditionnel sur les Etats-Unis.

Preuves que le nihilisme et la turbulence de la politique sarkozienne mécontentent aussi des milieux traditionnellement loyaux envers les gouvernements. Mais cela ne suffit pas à faire bouger les lignes.

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Or ça bouge un peu partout, mais ça piétine, ça ne débouche pas.

En France le mouvement social qui a mis dans la rue pendant un mois trois à quatre millions de personnes contre la réforme des retraites de Woerth, empêtré dans l’affaire Betancourt, n’a cependant pas réussi à faire lâcher prise au gouvernement. Un gouvernement pourtant secoué et affaibli par ce mouvement social et par un scandale de taille. Un de plus ! Des mouvements semblables quant aux contenus et quant à leur importance ont eu lieu à quelques mois près en Italie et en Espagne, sans plus de succès.

Cela va continuer longtemps ? On n’en sait rien, mais cela ne dispense pas de suivre attentivement les événements qui affectent les conditions de vie des classes populaires ainsi que les développements des résistances citoyennes tant en France qu’en Europe. Il faut les faire connaître. On a vu le rôle des médias personnels dans les soulèvements arabes. On le voit aussi ces derniers jours en Grèce où d’importantes manifestations ont eu lieu dans les villes ainsi que des mouvements de désobéissance civile (refus de payer aux péages d’autoroutes par exemple). Ces événements ont été relayés partout bien qu’ils soient passés quasiment inaperçus dans les grands médias. Ils ont contribué à amplifier considérablement les actions. Les cibles de ces manifestations et de ces mouvements ?

. L’étranglement du pays par la « troïka » (FMI, BCE, Commission européenne) qui plombe de 110 Mds euros la « dette » que l’Etat grec doit rembourser aux banques, celles-là mêmes qui ont mis l’Etat en faillite auparavant.

. Les privatisations que la troïka exige de faire passer de 7 Mds euros à 50 Mds euros.

. Un taux de chômage de 14% et une décroissance de 4,5% en 2010.

En Irlande, les élections législatives de dimanche dernier ont sanctionné la majorité précédente qui s’était soumise aux diktats du FMI et de la Commission européenne.

Preuves qu’il existe une opposition en profondeur à tout ce qui vient des âmes damnées du marché « libre et non faussé ». Mais on reste quand même pantois du peu de réaction à la déclaration provocante et insultante du Président de la Banque Centrale européenne Jean-Claude Trichet. Selon lui, « Augmenter les salaires serait la dernière bêtise à faire ». C’est une véritable déclaration de guerre sociale.

 

Jusqu’à quand courbera-t-on l’échine ? Ce qui se passe chez nos voisins des rives méridionale et orientale de la Méditerranée devrait nous encourager et nous faire garder espoir. Si nos voisins parviennent à bousculer une histoire qui a tant pesé sur eux pendant des décennies, pourquoi ne serions-nous pas capables d’en faire autant ?

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